Siré, une domestique à vil prix

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Le monde porte aujourd’hui quelques 2,2 milliards d’enfants. Une catégorie humaine par rapport aux droits de laquelle, bien des progrès sont accomplis grâce aux actions concertées des Etats, des institutions internationales et des ONGs. Mais des défis, il en demeure toujours. L’exploitation et l’exclusion, sous des formes à la fois insidieuse et abjecte, font que des millions d’enfants ne peuvent jouir des droits à eux garantis. Très liés au contexte socioéconomique dans lequel ils s’exercent, ces fléaux, passant quelque fois comme normaux aux yeux de la communauté, prennent en otage la vie et le destin de l’enfant. C’est le cas notamment de Siré, une domestique dont le portrait symbolise le drame de plusieurs enfants guinéens.

Siré est un de ces enfants guinéens dont le malheur et l’amertume ne sont pas pris en compte par les statistiques officielles. Loin de son Timbi Madina natal et de ses parents biologiques, cette jeune fille qui dégage encore l’innocence et l’insouciance enfantines et qui se démarque par un embonpoint des plus surprenants, est au service de sa Djaadja (grande sœur) comme domestique. Prisonnière de fait de sa tutrice et employeuse et sans aucune espèce de recours ou d’alternative, Siré endure son sort, avec le faible espoir que les chaines se brisent un jour.

De Timbi à Conakry, la transaction…

De son propre aveu, Siré confie être âgée de 16 ans. Mais on peut bien se demander d’où tire-t-elle ce chiffre, parce presqu’aussitôt, elle devait déclarer : « Non, je ne n’ai ni d’extrait de naissance, ni de jugement supplétif ». Un voisin à sa tutrice, plutôt compatissant au sort qui est celui de la jeune fille n’est, lui, sûr que d’une chose : elle n’a pas franchi le cap des 18 ans. Même si, se fondant sur certains signes qu’il dit avoir remarqués, il confie, catégorique : « Elle est pubère ! ». Ainsi, en quelque sorte privée de son droit à l’identité garanti par l’article 7 de la Convention internationale des droits de l’enfant (CDE), Siré devait pourtant s’attendre à pire.

De son père, elle n’en a qu’un vague souvenir. « Il est très tôt parti à l’aventure », déclare la jeune fille, avec une pointe de nostalgie. Depuis, il n’a pas fait signe de vie. La seule chose que sa fille a dernièrement apprise, c’est qu’il s’était remarié. En effet, en l’absence de son mari, la maman de Siré, maladive et obligée de subvenir seule aux besoins de son unique enfant, meurt. Siré confie qu’à l’époque elle n’avait que 10 ans. Elle est recueillie par sa tante maternelle pour, espérait-on, en faire une femme accomplie. Mais les choses ne se passeront guère ainsi.

Quelque temps après son transfert auprès de sa tante, une curieuse transaction allait décider de sa destinée. Arrivée de Conakry pour rendre visite à ses propres parents, celle qui est aujourd’hui sa tutrice rencontre sa tante et demande que cette dernière veuille bien accepter que Siré lui serve de domestique. La proposition est tout de suite jugée intéressante et les termes du marché sont acceptés de commun accord. Bien entendu, tout cela se passe à l’insu et sans l’avis de la principale intéressée. C’est une fois à Conakry, que Siré comprendra que son travail de domestique serait payé 30.000 GNF/mois. Ce montant est, en outre, fixé en méconnaissance de l’article 32 de la CDE selon lequel, c’est aux Etats de fixer « un âge minimum ou des âges minimums d’admission à l’emploi » et de prévoir « une réglementation appropriée des horaires de travail et des conditions d’emploi ».

Au-delà d’un emploi, une exploitation

Ignorant donc ces dispositions de base et ne sachant ce à quoi la jeune fille sera concrètement attelée, la tante la laisse venir avec sa tutrice, au compte de qui elle travaille depuis au moins cinq ans. Mais en ce qui concerne la vie que mène Siré, le voisin dont nous parlions précédemment pense que c’est un euphémisme que de parler de travail. A l’en croire, il s’agirait plutôt d’un « esclavage légitimé ». En effet, une journée type de Siré commencerait à 5 heures du matin. Vivant dans un quartier particulièrement privé d’eau, elle a tout d’abord à charge de remplir et de ramener une dizaine de bidons du forage public. Il lui faut ensuite balayer la devanture et rendre les ustensiles proprets. Toutes tâches dont elle doit d’autant s’acquitter avec diligence que c’est également à elle d’aller chercher le pain qui sert à faire le déjeuner des deux enfants de Mariam avant leur départ pour l’école. L’un fait la 4ème année et l’autre, la 2ème année. Siré, elle, n’est jamais allée à l’école. Sa tante maternelle et sa tutrice ont, de commun accord, estimé qu’elle n’y avait pas droit. Les enfants partis à l’école, Siré investit la chambre libérée par sa patronne. Le lit doit être fait, les choses replacées comme il faut et chambre et salon lavés proprement. A l’exception des jours où il lui faut, après le petit déjeuner, enchainer avec la lessive, Siré avait jusqu’à récemment un temps de répit, avant le retour de Mariam du marché où elle vend des condiments.

Mais estimant que c’était un luxe auquel la fille ne devait pas avoir droit, Mariam y a mis fin. « Maintenant je pars avec elle au marché de Cosa et je l’aide à vendre de l’huile et d’autres types de condiments », déclare Siré. De retour du marché aux alentours de midi, c’est la domestique qui s’occupe de l’essentiel de la cuisine. La maîtresse, s’octroyant un repos « mérité » sous la véranda de son logis, se contente d’interventions très limitées qu’elle justifie par la nécessité d’apprendre la cuisine à la jeune fille. La pauvre Siré, exposée à la chaleur de l’exiguë cuisine et humant l’ocre fumée qui s’en dégage doit, seule, préparer repas et sauce. Et elle a intérêt à finir avant le retour des enfants prodiges de l’école. Après le repas pris ensemble, elle n’a pas droit à la sieste dont bénéficient tout naturellement les fils légitimes. Sans attendre le temps de la digestion, elle se rue sur les marmites  et autres bols salis dans la journée. Ce qui lui prend une bonne partie de l’après-midi. En sorte que jusqu’à très récemment, elle ne partait pas, comme les deux autres, à l’école coranique. Il a fallu la ferme insistance d’un voisin pour que Mariam la laisse aller apprendre quelques versets pouvant « lui permettre de prier au moins ». Mais là aussi, en raison du temps que ses travaux lui prennent, il n’était pas possible qu’elle s’inscrive au même endroit que les deux autres enfants. On l’a inscrite chez un maître dont le programme lui permette d’apprendre le strict minimum. Et c’est de son retour de chez son Karamoko et après avoir mangé, qu’exténuée, elle se jette au lit. En attendant le nouveau cycle qui commence le lendemain dès 5 heures du matin. Un rythme de travail qui fait que pour Siré, les dispositions de l’article 31 de la CDE relatif au repos, aux loisirs ainsi qu’aux activités culturelles et artistiques, sont tout simplement inenvisageables.

Le diagnostic qui en dit long

Son calvaire, Siré en a bien sûr conscience. D’ailleurs, elle le supporte de moins en moins. Et selon des témoignages recueillis dans les parages, elle commence à développer des tendances à la révolte. Un sentiment à priori précoce, mais qui se justifie par le fait qu’outre l’exploitation dont elle est la victime ainsi que les sévices physiques et moraux qui vont avec, Siré ne perçoit pas son salaire. Les 30.000 GNF que verse Mariam vont directement et intégralement à la tante maternelle de la jeune fille. Restée à Timbi Madina, elle se fait livrer le montant par l’intermédiaire du papa de la tutrice. Et c’est probablement en partie ce pourquoi aucune des protestations de Siré n’a jusqu’ici abouti. En effet, à chaque fois qu’elle en a l’opportunité, elle appelle son oncle (le mari à sa tante maternelle pour lui faire part de ce qu’elle subit). Mais ce dernier, confie-t-elle, « me dit toujours qu’il en parlerait au papa à ma sœur (son employeuse) ». Mais son sort n’évolue guère.

Et pour souligner l’espèce de prison sans issue dans laquelle elle se trouve, Siré relate une rencontre qu’elle a accidentellement eue il y a environ deux mois. Ce jour-là, un oncle à elle (côté paternel) profitant d’un déplacement à Conakry demande à un parent de le conduire auprès de sa nièce. S’amenant sans se faire annoncer au préalable, ils tombent sur Mariam en train de rosser Siré avec des morceaux de bois tirés d’en-dessous la marmite. Prise en flagrant délit, Mariam, confuse, balbutie : « Siré, tu sais bien que je n’aime pas te battre. Mais tu ne me laisses pas le choix ». Excuse inutile dans la mesure où l’oncle se faisant accompagner quelques heures plus tard par sa nièce, lui dit, en guise de confession et de diagnostic à son malheur : « Tu vois, quand on dit aux femmes d’obéir à leurs époux, elles ne comprennent pas. Mais voilà les résultats. Ce que tu subis aujourd’hui est ce que ta maman a fait endurer à mon frère. On lui avait tout dit, elle n’a pas voulu écouter. Mais moi, je te dis cela aujourd’hui, pour que ça te serve à ton tour ». Avant de lui glisser 20.000 GNF entre les mains, au moment de la séparation, au bout d’une piste latéritique.

Boubacar Sanso BARRY   

Ledjely.com

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