« Bâtir un avenir culturel solide, inclusif et créatif pour la Guinée : la vision du programme Simandou 2040 » (Moussa Moïse Sylla, Ministre de la Culture, du Tourisme et de l’Artisanat)
M. Moussa Moïse Sylla, l’un des artisans de la politique culturelle guinéenne, revient dans cet entretien sur les actions engagées pour dynamiser le secteur culturel en Guinée. Il évoque notamment le programme Simandou 2040, porté comme une vision de développement socio-économique durable, inclusif et intégré. Le ministre répond également aux critiques annonçant la fin du régime du chef de l’État guinéen, Mamadi Doumbouya.
Quelle vision portez-vous aujourd’hui pour la culture guinéenne et son rayonnement en Afrique ?
La vision que nous portons repose sur une conviction fondamentale : la culture n’est pas un ornement du développement, elle en est la sève nourricière. La Guinée est l’une des nations les plus riches du continent en termes de patrimoine vivant incluant musiques mandingues, traditions peules, héritage soussou, diversité de nos différentes ethnies. Cette richesse, longtemps sous-exploitée, doit désormais être transformée en levier d’influence, de cohésion nationale et de puissance économique.
Notre démarche est claire : nous faisons un choix résolu pour la valorisation de notre patrimoine et, surtout, pour la reconquête de notre image par nos propres récits. Pendant trop longtemps, l’Afrique a été enfermée dans des narratifs construits par d’autres narratifs de pauvreté, d’instabilité, d’assistance. Nous voulons que la Guinée raconte elle-même son histoire, avec ses propres voix, ses propres images, ses propres artistes.
Concrètement, cette vision se décline sur trois piliers. D’abord la reconstruction des infrastructures culturelles : nous ne pouvons pas parler d’industrie sans équipements. Ensuite la formation des talents : donner aux jeunes Guinéens les outils techniques, juridiques et entrepreneuriaux pour vivre de leur art. Et enfin le rayonnement régional et international : positionner Conakry comme un pôle culturel de référence en Afrique de l’Ouest, capable d’exporter ses productions et d’attirer les investissements créatifs.
Au-delà des murs et des infrastructures, ce projet porte une ambition plus grande : bâtir un avenir culturel solide, inclusif et créatif pour la Guinée. C’est là le substrat du programme Simandou 2040, une vision de développement socio-économique durable, inclusif et intégré, portée par le Chef de l’État, S.E. M. Mamadi Doumbouya.
Pourquoi la restitution du patrimoine africain est-elle devenue un enjeu majeur pour les pays du continent ?
C’est une question de justice, de souveraineté et d’identité : trois dimensions indissociables. On estime que plus de 90 % du patrimoine matériel africain se trouve actuellement hors d’Afrique. Ces œuvres n’ont pas simplement été « collectées » : elles ont été arrachées, saisies, spoliées dans le contexte de la colonisation. Leur absence des sociétés africaines est une blessure qui continue de saigner.
La restitution des biens culturels constitue un acte de justice, de paix et de cohésion entre les peuples. Mais c’est aussi une nécessité pédagogique et identitaire profonde. L’enjeu est de permettre aux Africains, en particulier à la jeunesse, d’avoir accès en Afrique (et non plus seulement en Europe) à leur propre patrimoine et au patrimoine commun de l’humanité.
Quand on demandait au Président Macron pourquoi il avait changé de position sur ce sujet, il a évoqué notamment l’appel d’une jeunesse africaine et ouest-africaine qui, via les réseaux sociaux, exprimait avec force sa volonté d’accéder à son propre patrimoine, une génération consciente de son histoire. Ce signal est puissant : ce sont les jeunes qui ont remis ce débat au cœur de l’agenda mondial.
Les progrès existent. Les 6 et 7 mai 2026, l’Assemblée nationale puis le Sénat français ont définitivement adopté le projet de loi relatif à la restitution de biens culturels ayant fait l’objet d’une appropriation illicite. Ce texte historique met fin à des décennies de blocage juridique : il introduit dans le Code du patrimoine français une dérogation générale au principe d’inaliénabilité des collections publiques, qui imposait jusqu’ici l’adoption d’une loi spécifique pour chaque bien restitué, objet par objet, pays par pays. Si cette avancée est saluée sur le continent africain, des voix rappellent qu’elle ne désigne ni les œuvres qui seront effectivement rendues, ni les délais dans lesquels ces restitutions interviendront : le cadre légal est posé, mais le véritable travail de justice patrimoniale reste devant nous.
Il ne s’agit donc pas d’une revendication sentimentale, mais d’une exigence de souveraineté culturelle, aussi sérieuse que la souveraineté politique ou économique.
Comment faire des musées africains des espaces vivants capables de reconnecter la jeunesse à son histoire et à son identité ?
Le musée africain d’hier était trop souvent une salle fermée, destinée aux seuls initiés. Ce modèle est mort. Le musée africain contemporain n’est plus seulement un lieu où l’on protège des objets anciens. Il devient progressivement un espace où se négocient les rapports entre passé et futur, entre héritage et mondialisation, entre mémoire locale et visibilité internationale.
Pour reconnecter la jeunesse, il faut opérer une révolution à la fois architecturale, pédagogique et technologique. Architecturale : le musée doit être accueillant, accessible, installé au cœur des villes, pas en périphérie. Pédagogique : il doit proposer des programmes scolaires, des ateliers de création, des résidences d’artistes, des projections, des concerts. La Fondation Zinsou, créée en 2005 au Bénin, en est l’illustration la plus éloquente : en huit ans d’existence, elle a réuni plus d’un millier d’œuvres d’art contemporain et accueilli quatre millions de visiteurs, dont une majorité d’écoliers. Ce chiffre dit tout : les enfants comprennent instinctivement l’intérêt du musée. Technologique : le numérique, la réalité virtuelle et l’intelligence artificielle permettent aujourd’hui de rendre vivants des objets et des récits historiques d’une manière que nos ancêtres n’auraient pas imaginée. Le Musée national de Guinée à Sandervalia ambitionne, grâce à un partenariat solide avec l’Agence Française de Développement, de répondre pleinement à cette exigence.
Le Musée du Cinéma que nous construisons à Conakry mettra en lumière la richesse et la diversité du cinéma guinéen, célébrant ses œuvres, ses talents et ses figures emblématiques, tout en inspirant les générations futures à prendre le relais de nos grands artistes. C’est exactement cette logique que nous voulons généraliser : un musée qui ne conserve pas seulement le passé, mais qui fabrique des vocations pour l’avenir.

Que manque-t-il encore aux industries culturelles africaines pour devenir de véritables moteurs économiques ?
Les industries culturelles africaines sont en plein essor, et les chiffres sont là pour l’attester. En 2023, le 76e Festival de Cannes a enregistré un nombre record de films africains dans ses sélections officielles : six en sélection officielle, vingt toutes sections confondues, dont deux en lice pour la Palme d’or. Une présence saluée comme le signe d’un renouveau cinématographique continental. Pourtant, pour transformer cette vitalité en puissance économique durable, plusieurs chantiers restent ouverts.
Le premier, et sans doute le plus urgent, est celui du financement structuré. Les artistes africains dépendent encore trop des subventions ponctuelles ou des partenariats étrangers. Il nous faut des fonds souverains dédiés à la culture, des mécanismes de crédit adaptés, des investisseurs privés africains convaincus que la culture est un secteur rentable.
Le deuxième défi est celui de la protection des droits et de la lutte contre la piraterie. Un artiste qui ne peut pas vivre de son travail abandonne. La piraterie massive qui sévit sur le continent détruit chaque année des milliards de dollars de valeur potentielle.
Le troisième chantier est celui de la circulation des œuvres à l’intérieur du continent. Le développement de ces industries s’inscrit dans les dynamiques de transformation économique, d’affirmation culturelle et de rayonnement international. Mais la structuration durable des filières est encore insuffisante. Un film sénégalais doit pouvoir être vu à Conakry, à Abidjan, à Kinshasa, sans les obstacles bureaucratiques et logistiques qui freinent aujourd’hui la circulation intra-africaine.
Nous entendons quand même certaines critiques à propos de la gouvernance en Guinée. Comment réagissez-vous à ces sorties sur les réseaux sociaux ?
Je serai direct, car ce sujet exige qu’on l’aborde avec clarté et sans complaisance. La critique politique est non seulement légitime, elle est nécessaire. Dans tout État de droit digne de ce nom, le droit de questionner ses dirigeants constitue un pilier démocratique fondamental. Je l’ai toujours respecté et continuerai à le défendre. Mais il existe une frontière que tout esprit rigoureux se doit de reconnaître : celle qui sépare la critique honnête, documentée, étayée par des faits vérifiables, de la campagne de déstabilisation déguisée en analyse politique. Cette frontière, certains la franchissent avec une désinvolture qui devrait interpeller au-delà de nos seules frontières.
Je prendrai un exemple précis, car les Guinéens et l’opinion africaine méritent de connaître la nature exacte de certains acteurs qui s’érigent en donneurs de leçons. Cheikh Yérim Seck, chroniqueur sénégalais établi à Dakar, a prétendu en avril 2026 prédire la « fin très proche du régime Doumbouya » sans une source identifiable, sans un document exploitable, sans jamais avoir mené la moindre enquête de terrain dans le pays qu’il prétend décrypter. Ce n’est pas de l’analyse. C’est de l’invective habillée en révélation.
Mais qui est réellement cet homme ? En 2012, il a été condamné par la justice sénégalaise pour viol et a purgé seize mois de détention. Il a depuis accumulé les mises en cause judiciaires : diffusion de fausses nouvelles dans l’affaire Batiplus, accusations d’avortement provoqué sur mineure. Son propre environnement professionnel et médiatique sénégalais a pris publiquement ses distances avec ses méthodes. Ce tableau ne plaide pas pour la crédibilité de quelqu’un qui se pose aujourd’hui en conscience de la sous-région. Son mercantilisme s’est heurté à plusieurs refus en Guinée. Tout le monde se souvient encore de l’épisode avec le capitaine Moussa Dadis Camara.
Le mécanisme est ainsi exposé dans toute sa nudité : ce n’est pas du journalisme, c’est un commerce. Lorsque la transaction échoue, la plume se retourne. La Guinée connaît ce procédé pour l’avoir déjà vécu, lorsque le même individu avait tenté la même démarche à Conakry avant d’en être expulsé.
Le porte-parole du gouvernement, Ousmane Gaoual Diallo, l’a formulé avec une précision juridique irréfutable : ces sorties ne relèvent pas de la liberté de la presse, elles relèvent de la diffamation. J’y souscris pleinement. Accuser un chef d’État souverain sans produire le moindre élément probant n’est pas un acte de journalisme. C’est l’instrumentalisation d’une plateforme au service d’intérêts qui restent à identifier.
La Guinée, elle, avance avec le Président Mamadi Doumbouya. Elle avance avec plus de 86 % de soutien populaire exprimé souverainement dans les urnes en décembre 2025. Elle avance avec le programme Simandou 2040, défendu avec distinction devant les plus grandes tribunes économiques africaines, de Nairobi à Kigali. Elle avance avec un Cinéma Center en construction, un Musée national en cours de réhabilitation, des milliers de kilomètres de routes qui désenclavent ses territoires. Ceux qui ont choisi de nier ces réalités savent, au fond, pourquoi ils le font. Les faits, eux, ne négocient pas.
La Guinée relance son industrie cinématographique avec le projet de Cinéma Center à Conakry. Quel impact attendez-vous pour la création africaine ?
Ce projet est historique à plus d’un titre. Ce choix de site n’est pas anodin. En bâtissant sur les vestiges du Cinéma Liberté, nous affirmons haut et fort notre volonté de réhabiliter et de valoriser des lieux emblématiques de notre patrimoine culturel, tout en les inscrivant résolument dans une dynamique de modernisation.
Ce complexe comprendra des salles de cinéma aux standards internationaux dotées des meilleures technologies de projection, des espaces dédiés à la formation, à la production et à la postproduction audiovisuelle (véritables incubateurs de talents), un Musée du Cinéma pour la conservation et la transmission de notre patrimoine cinématographique, ainsi que des espaces commerciaux contribuant à la dynamisation économique du quartier.
L’impact attendu est triple. Pour la Guinée d’abord : la création d’une chaîne de valeur cinématographique complète, du scénario à la diffusion, capable de générer des emplois qualifiés pour notre jeunesse. Pour l’Afrique de l’Ouest ensuite : positionner Conakry comme une alternative créative à Lagos et Dakar, enrichir la diversité des récits africains produits sur le continent. Pour la création africaine enfin : le cinéma, en tant que septième art, occupe une place stratégique dans le développement des industries culturelles et créatives. Chaque film guinéen diffusé en Afrique et dans le monde est un ambassadeur de notre identité, une réponse concrète aux narratifs négatifs qui nous ont trop longtemps définis.
Peut-on parler aujourd’hui d’une renaissance culturelle africaine portée par une nouvelle génération ?
Oui, sans hésitation. Et c’est une renaissance qui n’a pas besoin de la validation de l’Occident pour exister. Elle se construit sur les plateformes numériques, dans les studios de Conakry, dans les ateliers de mode de Dakar et d’Abidjan, dans les salles de montage de Nairobi, dans les espaces de création de Kinshasa. Le numérique a rendu visibles, mesurables et comparables des circulations qui existaient déjà, souvent hors des radars institutionnels.
Cette génération se distingue par trois caractéristiques majeures. Elle est panafricaine dans ses références et dans ses ambitions, elle ne s’identifie pas à un seul pays mais à un continent entier. Elle est entrepreneuriale : elle ne cherche pas seulement à créer, mais à construire des industries, des marques, des entreprises culturelles durables. Et elle est connectée : elle utilise les réseaux sociaux, le streaming et les technologies numériques pour s’adresser directement à ses publics, sans intermédiaires. Des entreprises guinéennes conçoivent déjà des jeux vidéo, des séries animées et des films puisant leur inspiration dans les héritages culturels africains. C’est là la vraie renaissance : quand l’identité africaine devient matière première de l’innovation contemporaine.
Publié le: Lundi 25 Mai 2026