KASSORY PM : « Beaucoup sont contre ce choix », dixit un responsable du RPG-arc-en-ciel (entretien)

De toute évidence, Ibrahima Kassory Fofana est parti pour succéder à Mamady Youla au poste de premier ministre en Guinée. Tel semble être le choix du président Alpha Condé. D’autant que ce samedi, Don Kass, cédant à l’ultime exigence, devrait annoncer la fusion de son parti, le GPT, dans le RPG-arc-en-ciel. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’au-delà des convenances et de la langue de bois, le futur locataire du palais de la Colombe est loin d’avoir conquis le RPG. Son adoption par le parti présidentiel sera pour lui un défi. Parce que responsables et militants de cette formation voient davantage en lui le symbole du diktat que le chef de l’Etat continue d’exercer sur camp politique. Du bout des lèvres et pour certains, la mort dans l’âme, ils avalisent le choix d’Alpha Condé, même s’ils n’en cernent point les motivations. Mais pour Kassory, ce n’est surtout pas un blanc-seing. C’est ce que nous dit ce responsable du RPG que nous avons joint dans la soirée du vendredi et qui s’est bien évidemment exprimé sous anonymat.

Au-delà du politiquement correct et de la position officielle, comment la très probable nomination d’Ibrahima Kassory Fofana au poste de premier ministre est-elle perçue au sein du RPG-arc-en-ciel ?

Avant tout d’abord, je dois avouer que la question est très délicate. Toutefois, sur le principe, il est à retenir que l’article 46 de notre constitution donne le droit au président de la République de nommer et de révoquer qui il veut. Mais au-delà de ce principe, au sein du parti, en tant que politiques, quand il y a des questions comme celle qui se pose maintenant, nous cherchons à connaître les motivations qui guident le président. Parce qu’après tout, c’est nous qui sommes au pouvoir. Aussi, dans les conditions normales, le premier ministre, sans nécessairement faire exclusivement le jeu du parti, doit, dans certaines conditions, tenir compte de la position du parti. Surtout qu’en ce qui concerne en l’occurrence Kassory Fofana, ce qui se trame n’a rien de rassurant. En effet, vous n’êtes pas sans savoir que ce samedi, il va faire une déclaration officielle pour annoncer à l’opinion nationale et internationale qu’il fusionne son parti dans le RPG-arc-en-ciel. En temps normal, on aurait applaudi une telle décision. Mais pour cela, il aurait fallu qu’il le fasse bien avant. Mais aujourd’hui, on se demande pourquoi il le fait maintenant ? En soi, c’est révélateur des petits problèmes que pose son choix. Des petits problèmes qu’il essaie de minimiser en passant par cette stratégie, en espérant réussir à convaincre les gens qu’il est du RPG. Mais il est évident qu’il fait tout ça pour se retrouver à la primature. Cette manœuvre de dernière minute suscite beaucoup d’interrogations au sein du parti. Il ne faut pas se voiler la face. Beaucoup au sein du parti ne sont pas pour son choix. On sait qu’il est hautement politique. Une fois à la primature, sera-t-il en osmose avec nous ? Ou bien serait-il animé d’autres intentions ? On ne sait jamais. Le rendez-vous de 2020 n’est que dans deux ans. Il peut bien se préparer conséquemment et se retourner contre nous à l’approche de 2020. Bref, ce sont là les inquiétudes des militants du parti par rapport à Monsieur Kassory Fofana. D’autan que les gens n’ont pas oublié qu’il n’y a pas si longtemps, il était un adversaire farouche au parti. Voilà, beaucoup sont contre ce choix.

Il y en a qui pensent qu’en misant sur Kassory Fofana, le président Alpha Condé le positionne comme son dauphin. Est-ce que vous vous posez aussi cette question ?

C’est vrai qu’il y a toutes ces interrogations. Il ne faut pas qu’on se mente, on se pose toutes ces questions. Regardez vous-même l’enchainement des choses. Le gouvernement démissionne et au soir de cette démission, il décide comme enchantement de fusionner son parti dans le RPG-arc-en-ciel. Est-ce pour être PM ou bien, en prélude au prochain congrès du parti, on veut le positionner. On ne sait rien en réalité.

Il semble qu’il réclame la vice-présidence du RPG-arc-en-ciel… ?

On entend tout ça ! Et c’est très mal perçu par les militants du parti, très mal perçu. Parce qu’en principe, dans le congrès, on doit donner la latitude aux militants de choisir celui qu’ils veulent pour les diriger.

Et là, vous avez l’impression qu’il vous est imposé ?

Ça a tout l’air. En tant qu’homme politique, on n’imagine qu’il ne peut s’engager à fusionner son parti qu’en contrepartie de garanties solides. Il a dû poser ses conditions. Et quand c’est comme ça, on ne discute pas, parce que c’est un allié politique. En pareille circonstance, ses conditions ne sont pas soumises à l’approbation des militants. Je veux vous donner un exemple. En 2010, quand on a ouvert le parti et que les alliés sont venus de toutes parts, quand ils arrivaient dans le parti, ils avaient automatiquement le statut qui était le leur dans leur précédent parti. Par exemple, si dans un parti A, quelqu’un était du Comité central, une fois la fusion entérinée, il récupérait le même statut et la même fonction dans le nouveau parti, sans passer par un congrès. Et on risque de revivre la même chose, avec cette nouvelle fusion annoncée. Sauf que cette fois, ça passera difficilement dans le parti. Vous savez qu’il y a tellement de remous que ce n’est pas facile que les militants laissent passer ça. Vous avez vu ce qui se passe à Kankan. Les gens ne veulent plus qu’on leur impose les choses. On a dépassé ce stade-là. Donc, ce sont là des interrogations qui hantent les militants. Malheureusement, aucune d’elles ne trouve une réponse satisfaisante.

Est-ce à dire que si le président Alpha Condé misait sur lui pour lui succéder en 2020, vous vous y opposeriez ?

Le problème n’est pas nécessairement la personne sur laquelle il peut miser. Après tout, on est en politique. Rien n’est exclu. Un choix, quand il est partagé, peut bien passer. Mais s’il n’est pas partagé, c’est que c’est fini pour le parti.

Mais d’ici à 2020, il a le temps d’associer les gens non ?

Je vous le concède. Il y a encore du temps pour réparer un certain nombre de choses. Mais il devra manœuvrer avec intelligence. Parce qu’il y a bien des frustrations. Au point que si on essaie d’imposer quoi que ce soit, ça devient difficile, voire ça ne passera pas. Et pour revenir à Kassory Fofana, je doute fort qu’il puisse passer haut les mains dans le parti. Parce qu’il y a un passé récent que les gens n’ont pas encore digéré. Il y a notamment certains propos tenus dans l’entre-deux-tours qui font que ce sera très difficile que les gens puissent accepter ça.

Et pourquoi Alpha Condé irait dans ce cas à l’encontre de son parti ?

Je dois confesser que c’est le début même que nous avons raté. Or, pour un pouvoir, tout est dans ce début. Je dois cependant préciser que le problème n’est pas nécessairement lié au RPG ou à Alpha Condé. Mais en Guinée, dès qu’un pouvoir est là, vous avez tout de suite des lobbys, souvent appuyés par des communautés, qui viennent de tous les côtés, pour vous faire croire qu’ils sont indispensables et que sans eux, le pays ne peut pas se développer. Malheureusement, nous sommes tombés dans ce piège-là. Et au moment où nous sommes, on ne se retrouve plus. Parce que le système est tel que quand vous conférez certaines positions aux gens, ce sont finalement eux qui vous prennent en otage. Et quand c’est le cas, vous n’avez plus que deux alternatives : composer avec eux ou ils vous font échouer, vous faire basculer même. Donc, on est dans cette situation où personne ne peut vous dire avec exactitude c’est comme ça que les choses vont ou qu’on a la maîtrise de la situation. Quiconque vous le dit, vous aura menti. On se retrouve dans une situation qu’on ne maîtrise pas aujourd’hui. C’est cela la stricte vérité. Embarqués dans le navire, les gens se laissent aller, mais il y a des frustrations. Or, si le président, dès le début, s’était entouré de ses hommes, sans nécessairement que toutes les fonctions et responsabilités soient RPG, on n’en serait pas là. Son entourage immédiat, ceux qui sont censés lui donner des conseils devaient venir du RPG. Même aux Etats-Unis, les choses se passent comme ça. Mais si tu prends d’autres personnes, il y en a qui viennent avec d’autres ambitions, elles vont venir profiter du système. Mais joueront-ils franc jeu avec toi ? Là est toute la question.

Et la crainte ce serait qu’après lui, le parti meure ?

Comme si vous saviez ! C’est l’inquiétude chez tout le monde. On craint que le parti soit un peu comme ce que sont devenus le PDG et le PUP. Tout le monde pense à cela. Parce que dans le vrai sens du terme, il n’y a aucune base solide qui peut nous permettre d’aller au-delà de 2020. Ce sera très difficile. Pour qu’un parti soit fort, il y a un certain nombre de principes qu’il faut appliquer. Mais si par exemple, dans un parti politique, chaque jeune peut parler en son propre nom, qu’il n’y a aucune structuration, aucune hiérarchie, ce n’est pas très rassurant. Certes, quand vous parlez aux gens, ils ont tendance à minimiser ou à embellir les choses. Mais la réalité, c’est que tout le monde est inquiet quant à l’avenir du parti.

Propos recueillis par Boubacar Sanso Barry Source: Ledjely.com

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