AFFAIRE KHASHOGGI : CE QUE L’ON SAIT

Près de trois semaines après la disparition de Jamal Khashoggi, journaliste saoudien critique du pouvoir en place dans son pays, les détails de cette affaire macabre commencent à émerger. L’Arabie Saoudite a finalement reconnu samedi 20 octobre que Jamal Khashoggi a été tué à l’intérieur du consulat saoudien à Istanbul. Le journaliste n’avait plus donné signe de vie depuis son entrée dans le bâtiment le 2 octobre dernier

QUI ÉTAIT JAMAL KHASHOGGI ?

Jamal Khashoggi est né en 1958 à Médine, en Arabie saoudite, dans une famille originaire de Turquie. Il part faire ses études aux Etats-Unis et obtient, en 1982, un bachelor en administration des affaires, à l’université de l’Indiana. Il fut notamment journaliste en Arabie Saoudite puis correspondant à l’étranger (Algérie, Koweït, Soudan…).

En Afghanistan, Khashoggi a interviewé Oussama Ben Laden et s’est fait prendre en photo parmi les moudjahidines, fusil d’assaut à la main. Le début d’une carrière remarquée mais également critiquée.

A la veille de sa disparition, le journaliste de 59 ans était l’un des reporters les plus connus en Arabie saoudite, suivi par plus de 1,7 million d’internautes sur Twitter.

QUE S’EST-IL PASSÉ ?

C’est l’agence de presse officielle saoudienne SPA qui a relayé samedi 20 octobre, peu avant l’aube, la confirmation de la mort de Jamal Khashoggi. «Les discussions entre Jamal Khashoggi et ceux qu’il a rencontrés au consulat du royaume à Istanbul ont débouché sur une bagarre et sur une rixe à coups de poing, ce qui a conduit à sa mort», a déclaré SPA en citant le parquet.

L’Arabie Saoudite assure ne pas connaître le «détail» des circonstances de la mort du journaliste«Nous avons découvert qu’il a été tué au consulat (saoudien à Istanbul). Nous ne savons pas comment, dans le détail. Nous ne savons pas où se trouve le corps», a affirmé dimanche 21 octobre le ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Jubeir.

Mais cette version officielle est loin de convaincre la communauté internationale. Dans un communiqué commun, Londres, Paris et Berlin ont estimé qu’il y avait «un besoin urgent de clarification» sur les circonstances de la mort «inacceptable» du journaliste âgé de 59 ans. Après avoir qualifié de «crédible» la version des Saoudiens, le président américain Donald Trump a évoqué «des mensonges», jugeant que «leurs histoires partent dans tous les sens». Quant à la Turquie, son président Recep Tayyip Erdogan a promis dimanche 21 octobre derévéler «toute la vérité» sur cette affaire.

Selon le quotidien turc Yeni Safak, qui a affirmé mercredi 17 octobre avoir eu accès à un enregistrement sonore des faits, Jamal Khashoggi aurait été torturé au cours d’un interrogatoire dans le consulat. Ses doigts auraient été coupés par des agents saoudiens, puis le journaliste aurait été «décapité».

QUI SONT LES SUSPECTS ?

Les soupçons pesant sur le prince héritier et homme fort d’Arabie Saoudite Mohammed ben Salmane s’accumulent. Des responsables turcs ont accusé Ryad d’avoir fait assassiner le journaliste par un commando composé de 15 personnes envoyé sur place, ce que les autorités saoudiennes ont démenti.

Parmi les membres de ce commando figurerait, selon le quotidien américain The New York Times, Maher Abdulaziz Mutreb, qui faisait partie de l’entourage de Mohammed ben Salmane, surnommé «MBS». A la suite de cette révélation, la presse turque a publié des images, tirées des caméras de vidéosurveillance, retraçant les mouvements à Istanbul de ce proche du prince héritier saoudien, présenté comme le chef de «l’équipe d’exécution» de Jamal Khashoggi. Sur ces images, on peut le voir entrer puis ressortir du consulat saoudien d’Istanbul le 2 octobre, jour de la disparition du journaliste.

Mashal Saad al-Bostani, 31 ans, un autre membre présumé du commando saoudien qui aurait été chargé de tuer le journaliste, serait décédé quelques jours plus tard à Ryad, dans un accident de voiture jugé «suspect» par le quotidien turc Yeni Safak.

Les médias turcs ont également rapporté que le consul saoudien Mohammad Al-Otaibi, qui a quitté Istanbul mardi 16 octobre, peut être entendu sur un enregistrement sonore, datant du jour de la disparition de Khashoggi, disant : «Faites ça dehors, vous allez m’attirer des problèmes». Ce à quoi un individu non identifié lui répond : «Si tu veux vivre quand tu reviens en Arabie saoudite, tais-toi».

Un médecin légiste, identifié comme Salah al-Tubaigy et faisant partie de la quinzaine de Saoudiens dépêchés par Ryad à Istanbul ce jour-là selon plusieurs médias, aurait ensuite commencé à découper le corps de Jamal Khashoggi encore vivant, d’après une source du site d’informations Middle East Eye. Ce faisant, Salah al-Tubaigy aurait commencé à écouter de la musique à l’aide d’écouteurs. «Quand je fais ce travail, j’écoute de la musique. Vous devriez (le) faire aussi», l’entend-on dire sur l’enregistrement, selon la même source. La mise à mort aurait duré sept minutes, affirme Middle East Eye.

QUELLES SONT LES CONSÉQUENCES ?

L’Arabie Saoudite dément en bloc toute implication dans ce meurtre. Mohammed ben Salmane n’était «pas informé» de l’opération, non-autorisée par le pouvoir, a assuré dimanche 21 octobre le ministre saoudien des Affaires étrangères. «Les individus qui ont fait cela l’ont fait en dehors du champ de leurs responsabilités. Une erreur monumentale a été faite, qui a été aggravée par la tentative de la cacher», a-t-il ajouté.

Dans le contexte de cette affaire, Ryad a annoncé le limogeage du numéro deux du Renseignement saoudien, le général Ahmed al-Assiri, et de trois autres hauts responsables de ces services, ainsi que d’un conseiller «médias» à la cour royale, Saoud al-Qahtani. Dix-huit suspects saoudiens ont été interpellés.

Cette affaire provoque un profond malaise sur le plan international. A la suite des aveux de l’Arabie Saoudite quant à la mort de Jamal Khashoggi, les représailles n’ont pas tardé à se faire sentir. La chancelière allemande Angela Merkel a indiqué que son pays n’autoriserait pas en l’état d’exportations d’armes vers l’Arabie saoudite. Le Premier ministre canadien Justin Trudeau a affirmé ne pas exclure que le Canada puisse annuler un important contrat de vente d’armes à l’Arabie saoudite, d’une valeur de 15 milliards de dollars canadiens (9,9 milliards d’euros), pour la vente à Ryad de véhicules blindés légers. Aux Etats-Unis, Donald Trump refuse pour l’instant de remettre en cause les méga-contrats, notamment militaires, passés avec Ryad.

Par ailleurs, de nombreux dirigeants internationaux ont annulé leur venue à un grand sommet économique saoudien, le Future Investment Initiative (FII), surnommé le «Davos du désert», qui doit se tenir du 23 au 25 octobre à Ryad. C’est le cas par exemple du secrétaire américain au Trésor Steven Mnuchin, de la patronne du Fonds monétaire international (FMI) Christine Lagarde, ou encore du ministre français de l’Economie Bruno Le Maire.

Les organisations de défense des droits de l’Homme restent mobilisées. Amnesty International a demandé une enquête indépendante pour empêcher toute «dissimulation saoudienne», jugeant les conclusions des autorités du pays «pas dignes de confiance». Reporters sans frontières a de son côté appelé à maintenir la «pression» sur Ryad.

CNEWS

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