Lettre ouverte au Président Alpha Condé : En 20 ans, le niveau moyen du Guinéen a baissé de 80%.

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Diarra Doumbouya
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Monsieur le Président,
En ma qualité de citoyen Guinéen, je me permets de vous interpeller sur une situation qui devient de plus en plus explosive et dont les conséquences à court, moyen et long terme seraient désastreuses: la paralysie du système éducatif guinéen. Le diagnostic est accablant : En 20 ans, le niveau moyen du Guinéen a baissé de 80%. Cette crise n’est donc pas conjoncturelle, mais plutôt structurelle. Enseignant de profession, vous avez déjà posé le diagnostic dans votre discours du 30 mars 2016 lors du lancement de la plateforme de dialogue social U-Report au Palais du Peuple en ces termes: «l’éducation guinéenne est malade, elle forme des chômeurs…».
Les résultats du Brevet d’Etudes du Premier Cycle (BEPC), session 2016, option : Enseignement Général en sont une parfaite illustration. A titre d’exemple, considérons ceux de l’Inspection d’Académie de Conakry : Sur 17 880 admis, seuls 4 élèves ont obtenu la mention «Bien» (moyenne comprise entre 14,00 et 15,99 sur 20) et 60 la mention «Assez Bien» (moyenne comprise entre 12,00 et 13,99 sur 20) , soit un total de 64 admis avec une mention, ce qui fait un pourcentage de 0,36.
Tous les autres (17 816) ont obtenu une moyenne comprise entre 11,99 et 10,00 sur 20 soit un pourcentage de 99,64 admis sans mention. Ne pas obtenir de mention à un examen n’est pas un problème en soi, mais c’est la proportion ici qui est inquiétante (99,64%).
Le taux de réussite national est de 53,08%, ce qui veut dire qu’un candidat sur deux n’a pas été admis. Derrière ces chiffres se cache une réalité alarmante : la baisse et ou la faiblesse du niveau moyen du Guinéen. Cette situation devrait nous interpeller à plus d’un titre. Au delà de toute appartenance politique (mouvance et opposition), nous devons être capables de nous rassembler autour de l’essentiel car c’est l’avenir même de notre pays qui est menacé. La première richesse d’un pays est d’abord «humaine», ce sont des cadres bien formés qui pourraient changer la donne. Comme le disait Nelson Mandela, «l’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde».Le miracle ne se produira pas, le développement de la Guinée se fera forcément par des cadres compétents, dynamiques, consciencieux, rigoureux et patriotes. L’école ou toute institution de formation doit s’évertuer d’enseigner aux apprenants l’amour de la Patrie, le goût du travail bien fait, du Beau, du Bien, etc. Or la situation actuelle de l’école guinéenne est extrêmement inquiétante : des écoles publiques et privées ne respectant aucune norme ont poussé comme des champignons, sans aucune maitrise des autorités compétentes, des maisons transformées en écoles et universités privées, des enseignants mal formés et mal outillés (laboratoires de recherche, documentations, infrastructures, bibliothèques), etc. A qui la faute : enseignants, élèves, parents d’élèves, pouvoirs publics et décideurs, citoyens lambda, Organisations Non Gouvernementales (ONG), associations, Organismes Internationaux, etc. ?
Pour se donner un ordre de grandeur, Toulouse, 4ème ville française et 2ème ville universitaire après Paris, compte 3 grandes universités, quelques écoles de commerce et d’ingénieurs. Conakry, 1ère ville universitaire guinéenne, compte plus de 40 universités privées. L’enseignement d’élite a été remplacé par un enseignement de masse. Le système LMD (Licence – Master – Doctorat) a été très mal introduit dans les universités guinéennes. Des étudiants sont diplômés sans aucune compétence, des élèves sont admis en 7ème année sans pouvoir construire, lire et écrire des phrases simples et correctes. Des élèves sont admis en 11ème année sans avoir acquis le minimum de socles de compétences techniques, scientifiques et littéraires. Comme pour enfoncer le couteau dans le dos d’un peuple déjà meurtri, l’utilisation abusive et inconsciente du langage «SMS» aggrave la situation. Les documents administratifs, les courriers et courriels, les publications et commentaires sur les sites d’information et réseaux sociaux (Facebook, Twitter, etc.) sont «truffés» de fautes : Exemples : 1- La note de service N° 2016/ /MEPU-A/SNECSO/IRE de proclamation des résultats comporte une faute d’orthographe : «Article 1er: Sont déclarés définitivement admis AU BREVÊT D’ETUDES DU PREMIER CYCLE 2016, les candidats dont les noms suivent par ordre de mérite:»(Je rappelle que le mot ‘’Brevet’’ s’écrit sans accent). 2- «se» remplace systématiquement « se», «ce», «ceux».Les règles élémentaires de la langue française sont ignorées : quand deux verbes se suivent, le second se met à l’infinitif, l’accord du participe passé employé avec l’auxiliaire être ou avoir, les fonctions grammaticales (complément d’objet direct ou indirect, épithète ou attribut), les verbes impersonnels, l’accord des verbes précédés d’une préposition, l’emploi du subjonctif présent et des locutions verbales, etc. Pour corroborer le manque de rigueur et de professionnalisme des cadres du système de l’éducation, une partie de l’épreuve de mathématiques du baccalauréat session 2016, option «Sciences Mathématiques» a été annulée car elle comportait une erreur: nos «cadres» ont confondu G(X) > 0 et G(X0) > 0. Le diagnostic ayant été posé, force est de reconnaitre que certaines actions curatives ont été entreprises, mais les résultats escomptés ne sont pas encore au rendez-vous (cf. Plateforme de dialogue social U-Report, Commission Nationale de Réflexion sur l’Education en Guinée). La question qui se pose d’emblée est de savoir que pouvons nous faire ou plutôt que devrons nous faire pour doter la Guinée d’un système éducatif performant et de qualité ?
Monsieur le Président, la solution qui me semble adaptée à cette situation est «la remise à plat» de tout le système, la construction et la réhabilitation de grands centres de formation de la maternelle à l’université, la formation du corps professoral et de tous les intervenants du système éducatif, la promotion du mérite, la facilitation du retour et la sollicitation de l’aide de la diaspora guinéenne, l’adaptation de nos enseignements aux besoins nationaux tout en répondant aux défis de la mondialisation. Pour terminer, comme le disait Churchill, «il n’est pas encore trop tard, mais il est Grand Temps». Les systèmes éducatifs les plus performants sont ceux qui conjuguent qualité et équité. Nous pouvons y arriver !
Dans l’espoir que vous serez sensible à ma démarche citoyenne et que des solutions concrètes et efficientes seront mises en œuvre, je vous prie Monsieur le Président de la République de croire à mon sentiment de patriotisme. Que Dieu bénisse la Guinée et les Guinéens. Amina !

Diarra DOUMBOUYA (Ingénieur), Chef de Projet Informatique, Paris (France).
Diplômé du Centre Universitaire de Labé, option MIAGE (2ème Promotion), Labé (Guinée).
Diplômé de l’Université Paul Sabatier (Toulouse 3), mention : Architecture des Systèmes d’Information et de Communication (ASIC), Toulouse (France).
Contacts : diarra.doumbouya@outlook.com | +33 752465411

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