LE DEFI DE L’ENSEIGNEMENT SUPERIEUR EN AFRIQUE

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Photo bah Oury Ufdg
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Le continent africain se trouve confronté dans le domaine de l’éducation à deux dures réalités. Selon la Banque Mondiale, prés de la moitié de tous les jeunes d’Afrique Subsaharienne âgés de 12 à 24 ans sont non scolarisés ou déscolarisés. D’ici la prochaine décennie alors que cette cohorte composera l’essentiel de la population active, quarante autres millions de jeunes auront sans doute quitté l’école pour se retrouver en proie à un avenir précaire, sans travail et sans compétences pratiques. En même temps l’ OIT estime que les diplômés de l’enseignement supérieur du continent sont deux à trois fois plus exposés au chômage que les jeunes n’ayant pas poursuivi leur scolarité au-delà du primaire. C’est ce paradoxe qui a été la problématique développée au cours de la troisième édition des Débats du Monde Afrique qui se sont tenus les 27 et 28 octobre dernier à Dakar. Intitulé « le défi de la formation supérieure en Afrique de l’Ouest : informer, orienter, inspirer » le colloque a permis de mettre sans complaisance le doigt sur la plaie et a recommandé des actions urgentes, innovantes et responsables pour que « l’Afrique ait des formations aussi dynamiques que ses étudiants ».

Quel profil pour l’université en Afrique

A travers cette problématique, il s’agit de s’interroger sur la possibilité pour le continent d’inventer par et pour lui-même les formations supérieures, au lieu de les importer des pays développés. Il est clair que l’université doit avant tout dispenser des savoirs universels, par conséquent les connaissances fondamentales doivent être enseignées. Toutefois les sciences sociales et économiques doivent revêtir des cachets spécifiques afin de se rapprocher et d’interpréter les réalités locales. Mais cette approche nécessite des investissements significatifs pour encourager le développement de la recherche et la publication des travaux des chercheurs. Hormis quelques universités sud-africaines, l’Afrique est loin de pouvoir fournir à ses élites universitaires le cadre propice à leur épanouissement. C’est l’une des raisons qui expliquent que les intellectuels de renom du continent se recrutent beaucoup plus dans les universités américaines ou françaises. Les faibles capacités financières des Etats d’une part et la marginalisation réelle ou apparente des universités dans la conceptualisation et la formulation des politiques publiques d’autre part expliquent l’exil massif des cerveaux vers des cieux plus cléments. Or de plus en plus la compétition pour le savoir et une forme de la compétition économique. Les universités françaises tentent de se regrouper pour accroitre leur attractivité internationale et améliorer par ce biais leur position au niveau du classement de Shanghai qui dresse chaque année le palmarès des meilleures universités du monde. Les universités africaines sont à cet égard devant des choix décisifs pour l’avenir. Afin de se hisser plus en avant, elles doivent mutualiser à la fois leurs ressources humaines et leurs expériences pédagogiques. Elles doivent surtout se réinventer en ayant une approche constructive et positive vis-à-vis des valeurs et connaissances empiriques traditionnelles notamment dans les domaines des sciences de la nature et de l’anthropologie afin de mettre en lumière des savoirs intra-africains. Les unités de recherche doivent être par conséquent intégrées ou en réseaux pour bénéficier de plus importants moyens. L’université fonctionnant comme un îlot coupé de tout le reste, a vécu. Ici aussi, la globalisation et la mondialisation induisent nécessairement le regroupement et une intégration horizontale à travers les enseignements, les programmes, les recherches et les diplômes délivrés. Il s’agit concrètement d’avoir une forme de panafricanisme des études. A l’image de l’Union Européenne, la CEDEAO pourrait encourager un Erasmus made in Africa qui permettra les échanges des étudiants d’un pays à un autre.

L’enseignement supérieur au service de l’économie

Le modèle universitaire hérité de la colonisation a du mal à s’adapter aux nouvelles réalités des pays africains. Conçu initialement comme instrument de fabrication d’une élite au service d’une administration coloniale et d’une économie de rente l’enseignement supérieur en Afrique francophone reste encore un pourvoyeur de ressources pour les administrations publiques des Etats. Si ce rôle avait une certaine pertinence jusqu’au milieu des années 70, il n’en est plus le même après les politiques d’ajustements structurels du FMI et de la Banque Mondiale des années 80. L’Etat principal employeur cède désormais la place à une situation hybride qui reste encore confuse. Le nombre impressionnant des diplômés sans emplois qui avoisine les 2/3 est
un véritable cancer social qui déstructure l’ensemble des sociétés. Le Président Macky SALL du Sénégal s’en est fait l’écho en déclarant : « Face à l’urgence des défis de développement de notre continent en pleine mutation démographique et sociologique, il nous faut réinventer le modèle de formation de notre jeunesse en le hissant à la hauteur des besoins de nos économies ». Quelques réformes sont timidement introduites pour rapprocher les économies locales des formations dispensées.. Toutefois cette innovation devrait s’opérer dés l’enseignement secondaire en privilégiant l’acquisition par les jeunes, des métiers menant directement à la vie active. Ainsi il est urgent de redéfinir les priorités en développant les formations dispensant un savoir-faire pratique pour obtenir plus facilement un emploi. Les enseignements essentiellement académiques doivent être modulés de telle manière que l’étudiant puisse développer parallèlement d’autres compétences techniques pour s’adapter à un monde professionnel en perpétuel changement. De fortes rigidités existent qui s’opposent de fait à cette mutation indispensable. Volonté politique défaillante ou ignorance des enjeux ou simplement immobilisme atavique ! La nécessité impose de prendre les taureaux par les cornes afin de réussir à inverser la tendance. Les formations doivent de ce fait être orientées avant tout pour satisfaire les besoins de l’économie. L’université dans ce contexte devra être accessible à tout moment pour permettre aux actifs de se ré imprégner des connaissances humaines qui évoluent rapidement.
L’enseignement supérieur privé est à cet égard plus proactif et plus innovant avec la création des écoles d’ingénieurs, de commerce, de management et des nouvelles technologies de l’information dans quelques capitales africaines. La qualité et la rigueur doivent être les principes fondateurs de ces nouvelles institutions pour constituer des alternatives efficaces face aux déficits constatés cruellement au niveau de l’enseignement public. Au Sénégal, au Maroc et au Burkina quelques centres de formations s’illustrent positivement dans ce sens.

Le cas de la Guinée

Tandis qu’en Guinée, une clarification s’impose pour séparer les vocations commerciales et universitaires d’une part et apporter une réelle valeur ajoutée pédagogique dans l’enseignement dispensé d’autre part. A cet égard il est légitime de s’interroger sur les logiques financières de ces institutions où le coût de l’inscription de l’étudiant boursier de l’Etat est en moyenne de 4 millions de GNF. Or le coût est quatre fois moindre au niveau de l’université publique. La justification de cette anomalie trouve un début d’explication dans le rapport intitulé Document de politique et de stratégie du développement de l’enseignement supérieur 2014-2020. Il y est indiqué ce qui suit : « la suppression du concours d’accès à l’enseignement supérieur survenu en 2006 a provoqué un afflux disproportionné et non maîtrisé d’étudiants dans l’enseignement supérieur au détriment de la qualité ». Ces lignes nous interpellent triplement :
• Pourquoi avoir libéralisé l’accès au supérieur sans au préalable avoir fait les investissements en infrastructures pour accueillir ce flot continu d’étudiants.
• Comment expliquer qu’une politique conjoncturelle d’envoi des boursiers de l’Etat vers le privé se transforme en une pratique permanente au risque de tuer dans l’œuf l’enseignement public.
• Que faire avec 198000 étudiants en 2020 avec un taux d’accroissement annuel des effectifs des étudiants de 10% ! Alors il faudra créer au moins quatre véritables universités dans le pays en moins de quatre années pour les accueillir. Il ne faudrait pas non plus perdre de vue la nécessité d’avoir d’ici là un corps professoral suffisant et compétent.
L’avenir du système éducatif guinéen est sombre dans un contexte de rareté des financements, un taux moyen de croissance atone, une pression démographique constante de 3,1% et un niveau d’inflation élevé. Déjà la part du PIB alloué à l’éducation avoisine à peine les 3,5% alors que l’UNESCO préconise un taux moyen de 5%. Ces déficits structurels doivent être corrigés le plus urgemment possible pour éviter l’implosion. L’attitude qui consiste à appliquer la politique de l’autruche en arguant « les étudiants ont un niveau faibles parce qu’ils sont nombreux » n’est pas acceptable pour deux raisons :
• La mise en place de barrages par le biais des concours d’accès est contreproductive car elle ne fera qu’appliquer un darwinisme social où le vrai déterminant sera les conditions sociales des parents des étudiants où les pauvres risquent d’être fortement pénalisés.
• La mission de l’éducation publique est à la fois d’assurer l’égalité des chances de tous ses enfants d’une part et de former les forces productives dont l’économie a besoin. De ce fait nul ne doit être laissé au bord de la route car le vrai capital est avant tout humain.
Existe t-il des alternatives face à la gravité et la profondeur des dérives du système éducatif dans l’ouest-africain et plus particulièrement dans notre pays !

La valorisation des filières professionnelles est un impératif

L’enseignement et la formation techniques et professionnels malgré leurs sous-financements constituent des solutions pour pourvoir des compétences à des économies qui nécessitent des niveaux de technicité élevée. Ce secteur reçoit à peine 2% du budget alloué à l’éducation nationale dans la plus part des pays africains, 4,6% au Sénégal, 7% en Tunisie, contre 16,6% en France et plus de 20% dans certains pays asiatiques. Cet enseignement devrait être entamé dés le secondaire à travers des lycées techniques professionnels pour éviter les désertions de l’école. La valorisation de ce type d’enseignement est urgente afin de donner à des jeunes de plus en plus nombreux un savoir faire pour les préparer plus efficacement à la vie active. Aucun jeune ne devrait sortir du cursus scolaire sans avoir acquis des domaines de compétences pouvant lui permettre de s’insérer dans la vie professionnelle. L’absence ou le manque de centres de formations expliquent en partie le désir de beaucoup de jeunes africains de quitter leur pays pour l’Europe afin d’y acquérir des formations débouchant sur l’acquisition de métiers.

L’utilisation et le développement du numérique sont urgents

La révolution industrielle des XVIII et XIX siècles a dessiné les contours des pays riches et des pays pauvres tout au long du XX siècle. La révolution numérique qui commence offre de grandes opportunités pour remédier aux grands handicaps du passé. Aussi l’utilisation du numérique est rendue indispensable pour plusieurs raisons :
• Internet est la plus grande bibliothèque que le monde a conçue. Son accessibilité et sa relative gratuité en ont fait le vecteur des savoirs et des informations au service du genre humain. Son exploitation de manière efficiente et responsable recommande toutefois une démarche pédagogique innovante.
• Les MOOC (massive open online course) sont des formations en ligne ouvertes à tous. Les technologies de l’information et de la communication sont intégrées dans les programmes pédagogiques pour démocratiser l’accès aux savoirs. Ces formations en ligne permettent au plus grand nombre de bénéficier via le web des cours de grande qualité. Par ce biais il est possible de désengorger les amphithéâtres car l’étudiant pourra apprendre de son domicile et faire des exercices. Cette nouvelle piste est pertinente pour assurer un apprentissage de qualité en révolutionnant ainsi l’enseignement.
• Le campus numérique de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF) propose un accès par internet à des ressources et des cours en ligne aux étudiants de prés de 800 universités francophones. C’est un moyen à la fois pour combler la fracture numérique et aussi de mutualiser les meilleurs enseignements.

Le monde est en perpétuelle mutation et les changements sont de plus en plus rapides. Les formations deviennent rapidement obsolètes et le recyclage des formateurs s’avère nécessaire. Internet est devenu un formidable outil qu’il faut savoir intégrer dans l’éducation pour répondre efficacement aux défis et aux exigences de notre temps.

Quid des langues africaines, vectrices de savoirs techniques

L’écrasante majorité de la population africaine est non scolarisée ou déscolarisée et elle est essentiellement jeune avec moins de 25 ans. Cette réalité démographique et sociale interpelle sur la nécessité de disposer d’ici 2050 d’une classe moyenne émergente, formée et d’une grande productivité. L’utilisation des langues nationales devient, alors une approche pragmatique pour permettre à des centaines de millions de personnes d’asseoir leurs connaissances et leurs savoir-faire à travers leurs langues vernaculaires. Les centres d’apprentissages des techniques et de formations professionnelles seront plus attractifs et plus efficaces en permettant de récupérer des générations abandonnées en les formant et en les instruisant dans leurs langues. C’est un challenge pour la réduction de la pauvreté et pour la construction pour les prochaines décennies d’Etats stables et économiquement prospères avec des sociétés humaines ouvertes et tournées vers la modernité.

Le sursaut est urgent

Informer, Orienter, Inspirer ont été les vœux des organisateurs du colloque « le défi de la formation supérieure en Afrique de l’Ouest ». Le débat ne fait que commencer alors que la réalité nous exige d’agir maintenant. Investir dans l’éducation est à la fois un devoir moral et une responsabilité pour construire l’avenir des jeunes générations. Nous avons accumulé un important retard dans ce sens. Il est grand temps d’avoir le sursaut salvateur, car des dizaines de millions de vies sont en jeu.

Merci au journal Le Monde et aux autorités sénégalaises pour ces débats opportuns et utiles.

28/11/2016

BAH OURY
Ancien ministre
1er Vice-Président de l’UFDG

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