Gouvernance : Comment le Président Alpha Condé a-t-il pu prendre une telle décision?

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Taxi conakry route dégradé
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C’est avec amertume et révolte que nous constatons la dérive, l’amateurisme et l’incompétence de nos gouvernants. Certaines décisions sont prises au plus haut sommet de l’Etat sans tenir compte des réalités sur le terrain. Ne dit-on pas que la démocratie est le pouvoir du peuple, pour le peuple et par le peuple?

Quid de l’interdiction d’importer des véhicules âgés de plus de 8 ans ?

Comment peut-on imaginer, voire prendre une telle décision dans un pays comme la Guinée, dans les conditions actuelles que nous connaissons tous ? : Pour simplifier notre raisonnement, supposons que le Prix TTC (Toutes Taxes Comprises) d’une voiture âgée de moins de 8 ans soit égal à 5 000 € (environ 50 millions FG). Je voudrais qu’on m’explique comment un guinéen qui vit de son salaire (c’est-à-dire qui ne vole pas les deniers publics) pourrait-il s’offrir le luxe de posséder une voiture? (Quoique posséder une voiture n’est pas un luxe, mais plutôt une nécessité) ! Selon la Banque Mondiale, le revenu mensuel moyen par habitant en Guinée en 2012 s’élevait à 38 $, soit 460 $ environ par habitant et par an (c’est-à-dire moins de 5 millions FG environ par an) tandis que celui du Sénégal s’élevait à 87 $, soit 1 040 $ par habitant et par an et celui de la côte d’Ivoire à 102 $, soit 1 220 $ par habitant et par an. Et très malheureusement, la situation s’est dégradée entre 2012 et 2016 (Ebola, mauvaise gouvernance, etc.). En juillet 2014, le Gouverneur de la Banque Centrale de Guinée annonçait que le taux d’inflation était autour de 9,9%. Pour se donner un ordre d’idée, interdire l’importation des véhicules âgés de plus de 8 ans est inimaginable et serait inapplicable même dans un pays développé comme la France où le Produit Intérieur Brut par Habitant était de 42 503,30 $ en 2013 tandis qu’en même temps il était de 523,12 $ en Guinée. Le rapport de grandeur entre les deux Produits Intérieur Brut par Habitant est de 81 fois. De plus, la France fabrique des véhicules (Peugeot, Citroën, Renault, etc.) alors que la Guinée n’en produit pas. Il n’est pas nécessaire de posséder un diplôme de Maitrise, de Doctorat ou un titre de Professeur des Universités pour comprendre qu’une telle décision est inefficace, contre-productive, inutile, inopportune, inappropriée et maladroite.

Quid de l’interdiction des «Taxi-Motos» à Conakry et dans sa haute banlieue ?

Près de 60% des jeunes guinéens sont touchés par le chômage ou sont en situation de sous-emploi. Plus de deux tiers (2/3) des diplômés de l’enseignement supérieur sont au chômage. Et pourtant, très malheureusement, ce sont ces mêmes jeunes qui conduisent ces «Taxi-Motos» pour survivre et échapper à la misère dans laquelle ils sont abandonnés.

Par manque d’infrastructures, de moyens de déplacement suffisants, opérationnels et accessibles, les «Taxi-Motos» constituent l’alternative pour celui qui ne peut pas s’acheter une voiture (4X4 de préférence), c’est à dire le «guinéen lambda» (plus de 80% de la population), quand on sait que la plupart des quartiers de Conakry et de l’intérieur du pays ne sont accessibles qu’à moto. En cours élémentaire d’Economie, l’on apprend que «l’offre crée sa propre demande» (loi de Jean-Baptiste Say, Economiste Français, 1767-1832). En tant que décideur politique, vous interdisez l’importation des véhicules âgés de plus de 8 ans, vous interdisez la circulation des «Taxi-Motos» dans Conakry et dans sa haute banlieue, qu’est ce que vous proposez comme alternative? Que fait l’Etat Guinéen pour réduire la pauvreté et les inégalités devant l’accès aux services publics de base ? Selon le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), l’incidence de la Pauvreté est passée de 53% en 2007 à 55,2% en 2012. Cette proportion reste très élevée en milieu rural : 65% (NDLR : le taux de pauvreté correspond à la proportion d’individus (ou de ménages) dont le niveau de vie est inférieur pour une année donnée à un seuil, dénommé seuil de pauvreté).

En 2015, la Guinée a occupé la 9ème place dans le triste palmarès des pays les plus pauvres du monde (classement PIB): Le PIB par habitant n’a pas dépassé 545,6 dollars (La République Démocratique du Congo fut classée 8ème et le Togo 10ème). Compte tenu de tous ces facteurs, dans un pays comme la Guinée où tout est «à Faire», je pense qu’il y a des priorités que de s’attaquer à des choses inutiles : L’Etat doit commencer par construire des infrastructures modernes et entretenir celles existantes, développer, entretenir et maintenir un réseau de transport public fiable, accessible et performant, améliorer le climat des affaires pour favoriser l’investissement privé dans le secteur du transport, instaurer un contrôle technique obligatoire et régulier, réglementer les différentes professions, reformer le fonds d’entretien routier, sensibiliser, éduquer et former les conducteurs, les usagers, les centres de formation (auto et moto école, etc.),  et les agents en charge de la sécurité routière, reformer le système d’obtention et de délivrance du permis de conduire, respecter et faire respecter le code de la route par tous les usagers, y compris les autorités de l’Etat et des forces de défense et de sécurité (qui se croient «tout permis» sur la route), etc.

 

Je reste convaincu que la réinvention de la Guinée passera nécessairement par sa Jeunesse (près de 7 guinéens sur 10 ont moins de 35 ans), notamment cette Jeunesse qui me donne encore cette force, cet espoir et cette espérance d’une «Guinée Nouvelle» réconciliée avec elle-même. Que Dieu bénisse la Guinée et les Guinéens. Amina !

 

Diarra DOUMBOUYA (Ingénieur), Project Manager | Paris (France) | diarra.doumbouya@outlook.com

 

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