Chers confrères, l’heure est grave (Tribune)

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Ne sommes-nous pas aussi acteurs de la dérive morale dans laquelle sombre la Guinée ?

Les journalistes guinéens ont, à l’occasion de chaque journée de la liberté de la presse, l’opportunité de faire le point sur le devenir du métier. La réflexion ne porte cependant que sur les conditions d’exercice du journalisme en Guinée, le rôle de l’Etat dans la promotion de la liberté de presse ou au contraire dans la répression des journalistes et l’entrave au libre exercice de leur métier. Mais rarement sur le rôle du journaliste et le respect de son métier codifié. Nous ne nous remettons jamais en question. Notre manière d’exercer notre profession n’est-elle pas aussi liberticide que les actions menées par des tiers contre la liberté de la presse ?

En rédigeant cette tribune inspirée par un constat devenu de plus en plus insupportable, je suis conscient que je risque de m’attirer les foudres de beaucoup de camarades de la presse. J’entrevois déjà les dénigrements teintés de mauvaise foi ravageuse. Mais comme le souligne Loïc Hervouet, ancien médiateur à RFI, « la règle est simple: ne se sentir confrère que de ceux qui partagent et pratiquent les mêmes valeurs du métier, pas les flibustiers ou les voyous qui existent dans cette profession comme dans toute profession ». Ne se sentir donc confrère que de ceux qui respectent l’éthique et la déontologie du journalisme. Parce que cela est le fondement même, l’âme de ce beau métier.

Que ceux qui se sentiront « visés » ne trouvent entre ces lignes un quelconque règlement de comptes, puisque je n’en ai aucun à régler.

En écrivant cette tribune, je souhaite simplement interpeller chacun de nous, chers confrères, sur la nécessité de nous interroger sur notre responsabilité sociétale et notre rôle même dans la déliquescence des pratiques éthiques et déontologiques du journalisme. Ne sommes-nous pas aussi acteurs de la dérive morale dans laquelle sombre la Guinée ?

Au nom de la confraternité, nous nous couvrons les uns les autres au risque de mettre en péril l’institution de contre-pouvoir que nous devrions être. Nous sommes dans la totale hypocrisie quand il s’agit de dénoncer les pratiques des journalistes qui salissent notre métier. J’ai été sidéré de la langue de bois dans l’affaire des journalistes accusés de tentative d’escroquerie et de chantage par le directeur de la Sobragui. Hors micro, beaucoup d’entre nous ont reconnu les pratiques contraires à l’éthique et à la déontologie des mis en cause. Ces derniers sont connus pour leur fait d’armes, mais l’omerta est devenue la règle pour masquer nos tares. Et ces tares sont graves !

Je ne vais pas non plus dénoncer ce qui est un secret de polichinelle à savoir toutes ses histoires de per diem, de « nem nem » ou de « gombo » qui se distribuent à la fin des conférences de presse au vu et au su de tous, au détriment de l’intégrité de l’information. Finalement, nous qui devrions en être les garants, nous la sabordons en premier et nous participons à la désinformation du public. Nous contribuons à altérer les jugements de l’opinion publique alors que notre rôle est celui de lui permettre de faire un choix éclairé.

J’ai lu sur la page Facebook officielle du gouvernement guinéen que la Cellule de communication et les groupes médias privés Hadafo Médias et Evasion signaient un accord de partenariat pour  » améliorer l’accès des populations guinéennes aux informations provenant des sources officielles et fiables » par  » la diffusion d’interviews et reportages inédits  » sur les deux chaînes de télévision. Un débat s’en est suivi sur le fil des commentaires. Certains y ont vu une avancée, d’autres ont carrément critiqué ce partenariat. Je n’ai pas connaissance du contenu de cet accord de partenariat. S’il consiste à « diffuser des interviews et reportages inédits », je m’interroge : comment une cellule de communication gouvernementale peut produire de l’information inédite en toute impartialité et de manière neutre? Est-elle à ce moment dans une logique informative ou communicationnelle ? Quel crédit accordé à l’information donnée ?

Je laisse à chacun le soin de répondre à ces questions et de comprendre pourquoi c’est une impérieuse nécessité de distinguer notre rôle d’informateur de celui de communicant. Pour les médias-parties de cet accord, j’estime qu’ils remettent en cause le fondement même de la loi sur l’accès aux sources d’informations publiques. Avaient-elles besoin d’un accord pour permettre à leur public d’avoir accès à ces informations provenant de « sources officielles » ?

Les patrons de médias ont tendance à se laisser distraire. Ou peut-être le font-ils sciemment. Certains, pourtant, sont des professionnels du métier reconnus et appréciés. Mais j’ai l’impression qu’ils se sont laissés rattraper par la vague mercantiliste et amorale qui noie toutes les institutions de cette République. Chers confrères, assurez-vous que ceux qui investissent dans vos médias, le fassent pour la bonne raison et n’ont pas pour unique objectif d’en prendre le contrôle et laminer ce qui nous reste de liberté. Prenez garde messieurs à ne pas tomber dans des offres d’investissement masquées qui conduiront à l’instauration d’un conformisme médiatique voulu et souhaité par des pouvoirs dictatoriaux.

Des sites en ligne aujourd’hui prolifèrent partout sur la toile. Malheureusement leurs initiateurs sont avant tout des entrepreneurs avant d’être des journalistes. Posséder un site d’informations en ligne est devenu une opportunité d’affaires. Lisez, parcourez-les. Vous sentirez le manque de professionnalisme de nos confrères de la presse en ligne qui pour certains ont vendu leur plume au service de la propagande du plus offrant. Que dire de ces illuminés qui passent leur temps à relayer de fausses informations et entretenir des propos haineux. Que dire de ceux dont les sites sont au service de la communication des partis politiques et qui sont devenus de facto leur porte-plume et leur porte-voix. Que dire de ces sites qui ne manquent certes pas journalistes de talent mais qui, ç la lecture de certains de leurs articles truffés de superlatifs et d’éloges à peine masqués ou d’invectives et d’accusations gratuites, dévoilent leurs positionnements partisans. Oui, les médias ont le droit d’avoir une ligne éditoriale dictée parfois par l’idéologie politique à laquelle ils souscrivent. Mais doivent-ils alors s’éloigner des considérations partisanes largement subjectives.

S’il y a une expérience particulière qui m’a marqué durant ma carrière de journaliste, c’est certainement celle de l’émission « Les Grandes Gueules » (GG) de Radio Espace que j’ai quittée il y a deux ans. Ne nous comprenant pas au départ, les auditeurs ont finalement approuvé notre démarche et nous avons su imposer cette émission dans l’espace public. Je garde encore de solides amitiés avec les confrères qui forment la bande à Lamine Guirassy et qui tiennent encore le gouvernail des « GG ». Tout comme ceux qui ont quitté le navire comme moi.

Comme l’hebdomadaire satirique, Le Lynx, « les GG » est l’une de plus belles aventures médiatiques de la Guinée. Indéniablement, cette émission aura marqué l’histoire de la liberté de presse et d’expression du pays. Mais aujourd’hui, avec le recul, j’ai le sentiment que les Grandes Gueules se sont éloignées de l’objectif qu’on s’était fixé au départ: celui d’informer et de critiquer en toute impartialité. Et si je m’attarde dans cette tribune sur les GG, c’est parce que j’estime qu’au-delà de l’émission populaire qu’elle est devenue, c’est une institution démocratique qu’elle tente d’ériger. Et on ne saurait laisser les institutions démocratiques courir à leur perte.

J’ai l’impression que mes confrères se sont endormis sur leurs lauriers, s’éloignant dangereusement du cap de la déontologie et de l’éthique. L’émission est devenue plus un espace de communication entre copains et coquins qu’une tribune d’informations avec des analyses pertinentes et décontractées. On y joue plus à la protection d’intérêt et d’amitiés qu’à l’ambition de donner une information objective aux auditeurs. Edwy Plenel, fondateur du célèbre site d’investigation, Mediapart, affirme à juste titre que « des amitiés nous sont interdites », parce qu’à mon sens, elles peuvent être incestueuses pour le métier que nous pratiquons. Et les Grandes Gueules ont désormais trop d’amis et d’intérêts à protéger au détriment du rôle de contrepoids démocratique qu’elles auraient dû continuer à jouer. Elles peuvent me démentir mais, personnellement, c’est la perception qu’elles me renvoient. Et je l’ai dit à mon ami Moussa Moise Sylla, l’une des voix de l’émission.

Les Grandes Gueules, c’est aussi désormais un tribunal populaire ou les coupables sont jugés et condamnés en public; tandis que l’irrévérence à l’égard des invités le dispute à la cacophonie quand les animateurs se livrent à leur péché mignon: l’empoignade en direct. Comme le clame haut et fort l’un de leurs nombreux jingles, les GG sont très souvent dans la démesure. Et ça, ce n’est pas du journalisme. Nous ne faisons pas de procès, nous exposons les faits. Notre rôle n’est pas de rendre des sentences comme c’est souvent le cas dans l’émission. Les GG se sont peut-être pas le Dadis Show mais certains jours, on n’en est pas bien loin.

Quand on arrive à une certaine forme de notoriété, on s’installe très vite dans l’autosatisfaction. Et de là viennent tous les dangers tant pour nous que pour ceux que nous pensons servir. Les Grandes Gueules doivent sortir de ce sentiment du tout accompli et se remettre perpétuellement en question. Les derniers sondages effectués par l’Association Guinéenne de Sciences Politiques devraient interpeler la direction de la radio et de l’émission. Même en restant premier, le taux de préférence de la radio a nettement chuté entre 2013 et 2015. De 51,2% en 2013, la radio est passée à 16,2% en 2015 en termes de taux de préférence. Soyez premiers mais bon premiers comme toujours en revoyant vos méthodes et en mettant au cœur de votre démarche l’éthique et la déontologie. Vous serez certainement ainsi immunisés contre le syndrome qui a frappé Familia et son émission phare « sociétés-Débat ».

Chers confrères, nous sommes à un moment de l’histoire de ce pays où nous avons besoin d’hommes de valeurs. Des personnes dont on reconnaît l’intégrité et la probité morale. Notre société est déliquescente puisque toutes les valeurs morales sont reléguées aux oubliettes. La chienlit qui règne au sein de la Haute Autorité de la Communication (HAC), l’organe en charge de réguler la presse, est le reflet parfait du délitement de notre paysage médiatique.

Chers confrères, refusons de suivre la tendance, de nous adapter comme le disent les « bons Guinéens ». En moralisant notre travail, en assumant notre rôle avec conviction, nous pourrions peut-être sauver ce qui reste du lambeau Guinée.

Chers confrères soyons ces hommes de valeurs dont notre pays a besoin!

Abdourahmane Diallo

Journaliste

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